Bonsoir à tous,

j’avais pas prit le temps de poster l’interview. Honte sur moi. C’est chose faite. Enorme boulot de la partie de Ekinox_x le traducteur de Kingdom et de Aki, le traducteur japonais qui a prit le temps de vérifier que tout allait correctement. Je vous laisse à votre lecture, y’a du contenu donc prenez bien le temps de déguster tout ça.

Quelques informations importantes avant tout, le texte ci-dessous est plus une « discussion » entre deux personnalités qu’une « vraie » interview. Donc une petite présentation de qui est qui devrait vous livrer un bon contexte.

BIO

Mizuno Yoshiki

Leader et guitariste du groupe Ikimono Gakari. Né en 1982 dans la préfecture de Shizuoka. A grandi à partir de 5 ans dans la préfecture de Kanagawa. En 1999, au lycée, il forme le groupe Ikimono Gakari avec les membres actuels Hotaka Yamashita (guitare et harmonica) et Kiyoe Yoshioka (chanteuse). Il quitte l’université Meiji pour obtenir son diplôme dans l’université Hitotsubashi. 2003, Indies début. Il sort le single ‘Sakura’ avec le label Epic Records.

Hara Yasuhisa

Créateur du manga ‘Kingdom’. Né dans la préfecture de Saga. Il obtient son diplôme dans l’institut d’art et de design de Kyushu (aujourd’hui université de Kyushu). Après avoir été programmeur, l’année 1999 marque ses débuts en tant que mangaka et il remporte le deuxième prix du 40ème ‘Chibatetsuya Award’ de la catégorie junior avec ‘Otomatsu’. En 2006, la publication de ‘Kingdom’ a commencé dans le ‘Weekly Young Jump’, et en 2013, il remporte le prix du meilleur manga dans la 17ème édition du prix de la culture Tezuka Osamu.

Et surtout partagez !

Retour sur ces dix dernières années

En repensant à ces 10 ans, Mizuno Yoshiki (que nous appellerons Mizuno) :
Cela remonte à longtemps. Cette conversation est un projet durant lequel je parlerai de ceux qui créent des choses et sont mes mentors.

Je pense que beaucoup de personnes ne connaissent pas la relation que j’ai avec M. Hara. Il y a un manga publié dans le Weekly Young Jump appelé Kingdom. Sa publication a commencé en 2006 et par coïncidence, c’est la même année que nous avons lancé Ikimono Gakari. C’est une belle opportunité pour moi qui suis un fan de Kingdom, j’ai eu la chance de pouvoir échanger avec M. Hara sur Twitter. Kingdom est maintenant à la moitié de son histoire (l’unification de la Chine). Je pense que la première grande partie est maintenant terminée et que l’histoire progresse dans sa deuxième moitié. L’oeuvre est maintenant reconnue dans le monde entier. M. Hara, est-ce que quelque chose a changé depuis vos débuts ?

Yasuhisa Hara (que nous appellerons Hara) : Je suis de la génération Kinnikuman (Muscleman). En voyant ces travaux devenir des succès les uns après les autres, je commençais aussi à avoir l’envie de créer une oeuvre.

Au début, ce n’était que des petits dessins, le pouvoir de l’innocence. Mais je me disais “C’est trop cool” ou “Mon idée est pas mal”. Savoir que l’on fait passer ses sentiments en premier est vraiment plaisant.

Avant, je ne faisais pas attention à ce que pouvaient rechercher les lecteurs. Je pensais qu’en terminant mon histoire d’une manière cool, ils seraient satisfaits. Mais les ventes n’ont pas suivi. En comprenant qu’elles étaient plus importantes que juste faire ce que l’on veut, j’ai pris des conseils auprès de mes éditeurs, en revoyant mon style d’écriture avec des essais et des erreurs. En faisant ça, j’ai eu l’impression de perdre mon lien avec les lecteurs.

Mizuno : Mais je suis sûr que vous avez commencé avec une grande confiance en vous, non ? Je pense que de nombreuses personnes se disent “J’ai raison de suivre mes sentiments”.

Hara : à un moment, j’ai réalisé que mes dessins étaient vraiment amateurs. Je pensais que les lecteurs seraient conquis si l’histoire était intéressante et que les dessins importaient peu. à cette époque, Takehiko Inoue-sensei (Vagabond, Slam Dunk) m’a conseillé sur mes dessins. Tout a changé quand j’ai remarqué que je devais développer mon art en même temps que mon histoire. J’ai également réalisé que je n’y arriverais qu’en y allant étape par étape.

Le jour de la première interview : Comment créer un manga à succès ?

Mizuno : La première fois que j’ai rencontré M. Hara, c’était après la mort d’Ouki, un personnage important de la première partie de Kingdom. Kingdom commençait tout juste à devenir populaire, j’étais content de pouvoir vous voir. “Je vais voir M. Hara !” Puis j’ai entendu tout d’un coup “comment créer un manga à succès ?”, en tout cas je me souviens avoir été surpris. Même s’il est devenu un best-seller aussi vite, vous disiez “ça ne suffit pas.” !

Hara : Non, je veux savoir ! Ikimono Gakari sortait déjà des super albums et avait atteint les sommets.

Mizuno : Durant cette période, pensez-vous que vous devriez être plus accepté ?

Hara : je le pense toujours. L’histoire que je raconte n’en est qu’à son milieu, si nous parlions d’un film de deux heures, nous entamerons la deuxième partie, la plus excitante ! Et j’espère que les lecteurs apprécieront.

Mizuno : J’en trépigne d’avance ! Comparé au début, votre nombre de lecteurs a considérablement augmenté. En êtes-vous conscient ?

Hara : C’est possible. Cependant, plus il y a de lecteurs, plus il y a de fans chez la gente féminine, et quand des personnages populaires provoquent des “kyaaa !”,  je veux dessiner certaines choses avec plus de brillance (rires). Cela dit, je ne pense pas que cela affecte le principal. Je reste peut-être encore innocent. (rires)

Mizuno : L’innocence de M. Hara est parfaitement transmise. En considérant leurs oeuvres comme un business, les créateurs ne perdent-ils pas de vue leurs lecteurs ? Si M. Hara perd son innocence ou le petit quelque chose de son oeuvre, les lecteurs partiront. C’est l’impression que j’ai en tant que créateur.

Hara : M. Mizuno réfléchit beaucoup lorsqu’il écrit ses paroles.

Mizuno : Afin que les mots puissent être interprétés de différentes manières… Je réfléchis énormément quand j’écris. Par exemple, le mot “Merci” est très court, mais vu qu’il est si court, il est possible qu’il ait une grande signification pour les personnes l’entendant, j’en suis conscient.

Hara : Et ça depuis le début ?

Mizuno : Au début je faisais de la musique sans trop réfléchir. Au lycée j’ai commencé à écrire, il y avait beaucoup de hits à l’époque des CD, “Je veux écrire quelque chose comme ça”, parce que ça a été écrit avec une telle admiration.

Hara : Donc, une fois lancé, qu’est-ce qui vous a poussé à réduire les mots pour accéder au statut de pro ?

Mizuno : Le plus important pour moi résidait dans le fait que la personne qui chantait était une fille. Quand j’étais plus jeune, je ressentais l’envie de mettre sur papier la part d’obscurité que j’avais en moi, il y avait aussi une part pleine de vigueur qui disait “Je vais changer le monde !” ce qui est courant dans la puberté, et si ces deux parties finissent par se rejoindre, ça peut donner une combinaison du tonnerre. (rires)

Quand j’ai sérieusement commencé à penser à tailler mon bout de gras dans ce monde, j’ai remarqué Hata. Je me suis dit : “Dans une chanson chantée par une fille, qu’est-ce que je devrais écrire ?”

Une romance liée au secret d’une seule personne

Mizuno : Lorsque j’étais un homme plein d’entrain et que j’avais environ 20 ans, j’ai écrit la chanson “Koisuru Otome” (la jeune fille amoureuse) sur l’amour inattendu d’une femme et les sentiments des hommes. Je ne connaissais pas moi même les sentiments d’une adolescente, j’étais embarrassé d’écrire sur les sentiments d’une jeune fille, mais j’ai demandé à l’équipe du studio. Ils m’ont répondu « d’écrire une chanson de femme pour une voix de fille ». J’ai fait un compromis entre les deux.

Du coup, les fans filles se demandaient “Comment fait-il pour savoir ce que je ressens ?”

J’ai d’abord été étonné puis très heureux.

Mizuno : Je pensais que parler de l’amour des filles dans mes chansons était étrange, mais c’était un secret dont je n’ai parlé à personne, ni même mes parents ou mes amis !

Je me suis rendu compte de la connexion qu’il existait avec les fans grâce à la fantastique chanteuse qu’est Yoshioka (Kiyoe, chanteuse de Ikimono Gakari). à partir de là, je me suis rendu compte que je voulais que ma musique s’étende dans tous les pays du monde.

Hara : Donc vous n’êtes plus ce Mizuno adolescent qui veut changer le monde  ?

Mizuno : On ne peut pas écrire en pensant aux chiffres en toute innocence. Si on écrit sans y mettre d’émotions, c’est inutile, c’est ce qu’il faut pas faire. Ces sentiments ne seront pas transmis s’il n’y a pas de substance.

Hara :  C’est vrai, si on est trop focalisé sur les ventes, notre point de vue va changer. Dans mon cas, si je change mon histoire en me disant “je dois faire ça pour avoir plus de lecteurs” et que je change la direction de l’aventure pour augmenter les ventes, cela pourrait être intéressant quelques semaines, mais après 10-20 chapitres, je pense que c’est l’inverse qui se produirait. Il est important de répondre aux attentes des lecteurs en gardant la même essence, en étant satisfait de son travail tout en faisant attention au point de vue de ses lecteurs.

Mizuno : Je pense qu’il faut faire l’équilibre entre les trois.

Hara : Exactement. L’équilibre parfait entre la subjectivité, l’indépendance et l’objectivité.
Mizuno : Et n’oubliez pas que communiquer avec son public par son travail est important. Un créateur doit éviter de se retrouver piégé dans son monde.

Le juste milieu entre l’égo des créateurs et les besoins du public

Mizuno : Il arrive que Ikimono Gakari soit tourné en ridicule. “C’est commercial”, mais ce n’est pas aussi facile de faire des ventes.

Hara : Le mot commercial peut très facilement être utilisé offensivement. Mais vous voulez faire un travail vendable, tout le monde ne peut pas le faire. La première chose que j’ai entendu c’est “comment créer un succès ?”. Peut-être que les lecteurs pensent que la création d’un manga est simple, mais sélectionner des éléments simples et faciles à comprendre est bien plus compliqué qu’on pourrait le penser. je pense que c’est bien de faire une histoire avec beaucoup de personnages, mais dans un manga hebdomadaire de 18 pages, ça rend la lecture difficile à comprendre. C’est pourquoi il est nécessaire de retirer certains éléments pour faciliter la compréhension. C’est difficile.

Mizuno : C’est vrai. Avec l’égo du créateur, je n’arrive pas toujours à savoir si c’est ce que veut l’autre côté. Quand nous avons fait “Thank you”, j’avais peur que le titre soit trop superficiel, mais ce fut un succès. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de “moi” dans cette chanson, parce que je ne me suis pas tant impliqué que ça dedans. ça m’a permis d’inclure divers facteurs.

Dans Kingdom, beaucoup de personnages s’affrontent, mais il n’y pas une bonne réponse. ça semble être un indice. En réalité, les personnages s’affrontent parce que c’est la période des royaumes combattants où on s’entretue, donc je pense que chaque affrontement d’idéal est très important.

Dans ce monde, il est facile de dire “c’est vrai”, “tu peux faire ce que tu veux” mais beaucoup disent “Je ne m’impliquerai pas”. En réalité, il est important de trouver un terrain d’entente. Peut-être que l’idéal est de trouver un compromis et d’avancer ensemble. C’est pourquoi nous devons avancer. Nous devons vivre dans une nouvelle ère. (où nous ne nous battons pas.)

Ne visez pas trop haut

Mizuno : Cela fonctionne aussi comme ça dans le travail, dire “tu penses ?” est une bonne chose. Ne faire qu’acquiescer ne résout rien. Cela pourrait même blesser certaines personnes. C’est quand quelque chose du côté du créateur et quelque chose du côté du récepteur se rencontrent que cela devient intéressant.

Hara : Vous essayez de faire ça avec un de vos titre ? C’est une bonne histoire !

Mizuno : M. hara, vous avez dit “dessiner innocemment au début”, mais maintenant que Kingdom est un grand succès, quand vous travaillez, utilisez-vous vos idées ? Ou créez-vous l’histoire en fonction des lecteurs ?

Hara : Principalement mes idées. Dans ma tête, c’est comme regarder un anime. Ou comme si je regardais un film au cinéma !

Mizuno : Dans votre tête ? Donc vous êtes votre premier lecteur ?

Hara : C’est ça, je l’imagine et après je dessine comme je l’ai vu. J’aime me faire plaisir avant de penser aux autres.

Mizuno : Et c’est quand vous le mettez en forme que vous commencez à prendre conscience du lecteur ?

Hara : Quand je me dis “Intéressant ! Je vais le montrer aux éditeurs !”, je dessine un story-board, et je transforme la vidéo en images, donc je vois ce que le lecteur voit. Il faut avoir la technique pour faire en sorte que ce soit facile à comprendre.

Mizuno : Quand vous imaginez les scènes, si vous avez 100 images en tête, est-ce que vous réduisez le nombre ?

Hara : Absolument.

Mizuno : Quand j’écris une mélodie, et que je suis inspiré, c’est ce que je préfère. Une mélodie avec un grand potentiel qui devient un chef-d’oeuvre dans ma tête. j’imagine même vendre 1 million de CD ! (rires)

Mais plus j’avance dans la production, plus l’excitation baisse. C’est un test pour mon art, que les gens continuent d’écouter sans se lasser.

Hara : C’est pareil pour moi. Quand mon éditeur me dit au téléphone “ça va être comme ça. ça sera bien !” et que je le dessine, après l’avoir envoyé j’ai l’impression que quelque chose ne va pas. Mon ancien éditeur me disait “Quand je suis excité à une réunion, c’est le pire moment”

Les chansons contiennent beaucoup de choses.  Je veux atteindre le coeur des gens qui les écoutent.

Mizuno : Quand je parlais des lecteurs tout à l’heure, c’est comme quand je crée une chanson, c’est mon désir primordial de faire ressentir aux auditeurs ce que je ressens. Pour ça, je réfléchis à la mélodie et au choix des mots. Je sais ce qu’ils veulent. Par exemple, les personnes ne réagissent pas pareil aux paroles avant et après le grand tremblement de terre qui a touché l’est du Japon. Rien que le mot “demain”, en fonction de l’état émotionnel de la personne, sa réaction changera. Est-ce qu’on veut faire pleurer la personne ? Ou au contraire la faire rire ? Quand tout est connecté, j’ai le sentiment de vouloir rendre le monde meilleur.

Hara : C’est de là que vient la mélodie ? Je me demandais comment est-ce que vous produisez de telle chose en partant de rien.

Mizuno :  C’est ma motivation principale. Souvent, les chansons de Ikimono Gakari n’ont pas de message. Mais je pense que cela ne change rien si vous écoutez une musique et que vous vous dites “J’aime ce message”. Je parle souvent du fait que la musique soit un réceptacle, une fois habitué à ce réceptacle, les auditeurs peuvent ressentir les émotions et vous pouvez penser à une musique ou une personne en particulier. Mais il y a un thème derrière chaque musique… Comme l’eau, les émotions n’ont pas de formes réelles. Si l’eau est dans une bouteille, la personne qui va boire doit l’attraper dans sa main puis la mettre à sa bouche. Si elle est dans un tasse, vous allez devoir pincer vos doigts pour boire. La forme du réceptacle a un effet sur les mouvements de la personne.

Hara : C’est vrai, la forme va changer la préhension de l’objet.

Mizuno : Grâce aux parents d’une personne, à ses sentiments pour sa partenaire, aux sentiments qui sont portés à Ikimono Gakari, vous commencez à voir la musique comme un réceptacle. je pense que cela peut influer sur quelqu’un sans même connaître sa façon de penser. Bien sûr, c’est une chose difficile, les gros succès avaient une influence sur la vision de l’amour. Par exemple, dans “Mirai Yosouzu (carte du futur) de Dream Come True (un autre groupe), les paroles sont “And you always flash your brake lights five times. It’s your sign saying “I love you”, quelque chose te fait ressentir que “c’est ça l’amour”. Il y a sûrement quelques personnes qui pensent que le message de cette chanson est insignifiant, mais pour moi il est vraiment important.

Hara : Cette histoire est intéressante. Si vous annoncez une rencontre avec plus de personnes que moi, je suis sûr que vous auriez plein de réponses ! (rires)

Mizuno : C’est pareil pour Kingdom, non ? Nous suivons une période de guerre mais l’histoire se concentre sur les personnages.

Hara : Kingdom est particulier. je n’ose pas dessiner les sentiments des personnes de notre époque. Je veux éviter ça parce qu’une certaine distance s’est créée en écrivant un drama historique.

Mizuno : Il y a une chanson qui s’appelle “Until we meet again” (Sortie en 1969, il y a eu plusieurs versions avec différentes paroles. Les paroles finales ont été écrites par Yu Aku en mars 1971 pour le deuxième single d’Ozaki Kiyohiko. Après quoi, c’est devenu un hit avec plus de 1 million de ventes.). Yu Aku a écrit les paroles. Le son a revu la vision de l’amour de l’époque, beaucoup de femmes sont laissées derrière et les hommes sortent, il y a beaucoup de choses que les femmes devaient tolérer, mais Yu-san n’a pas fait de distinction dans “Until we meet again”. “Futaride Door wo shimete. Futaride namae keshite” (Fermons la porte tous les deux, effaçons notre nom tous les deux ).  C’était une philosophie révolutionnaire de l’amour. Mais la vérité est que, je pense qu’il y avait un équivalent de l’amour à cette époque. En créant cette chanson, beaucoup de personnes ont accepté cette image de l’amour, changeant les relations hommes-femmes. J’adore ça. Et je pense que c’est un point commun avec Kingdom. Je sais qu’il y a beaucoup de souffrance, mais je suis envieux de son influence.

Kingdom est étroitement lié à la situation de la société qui change brusquement

Mizuno Yoshiki (plus bas, Mizuno) :

Kingdom se base sur un fait historique en ce sens que les deux jeunes personnages principaux, Shin et Qin Shi Huang (Ei Sei), ont  un grand objectif : celui d’unifier la Chine en écrasant les royaumes voisins.

On se sent obligé de faire un lien étrangement entre la situation actuelle depuis que la publication a commencé il y a plus de 10 ans et le récit de Kingdom.

Hara Yasuhisa (plus bas, Hara)C’est exactement ça.

On parlait aux infos d’armes chimiques qui avaient été utilisées il y a quelques jours au Moyen Orient, et on arrosait les enfants à l’eau pour les laver… C’est vraiment arrivé.

Au final, ce sont les personnes ordinaires qui ont subi des dégâts, et en particulier les enfants. En ce moment, je suis aussi en train de dessiner l’histoire du général Li Mu (Riboku) qui envahit le territoire de Qin… Comme je dois aussi, entre autres, dessiner l’état du peuple qui se fait envahir, ça va sûrement devenir vraiment pénible de se pencher sur la fin de cette partie.

MizunoConcernant la première moitié, je pense que beaucoup de gens ont aimé le récit de l’évolution du personnage de Shin, et ce thème, qui diffère de ce qu’il y a eu jusqu’à maintenant dans la société, devient un sujet d’empathie.

Haraà l’origine, comme j’avais décidé de dépeindre la guerre, c’est devenu peu à peu le sujet principal. Le thème ne va pas changer, mais je vais aussi aller dans le sens des lecteurs qui n’ont pas forcément demandé ça, je dois également tenir compte de ces gens-là. Le plus important pour eux, c’est le divertissement.

Sur les 4000 ans d’histoire de la Chine, le monde de Kingdom se déroule non pas durant les premiers 2000 ans, mais sur les 2000 années suivantes. La Période des Printemps et Automnes et des Royaumes combattants dura à peu près 500 ans, mais en réalité, des périodes de guerre se sont aussi répétées avant cela. Dans notre récit, on se sert du mot clé ‘500 ans’ car il est facile à comprendre, mais Qin Shi (Ei Sei) qui possède un grand esprit combatif cherche à unifier la Chine pour mettre un terme à cette situation de guerre des 2000 premières années. En réalité, si l’on tient compte du contexte historique, il s’agit de l’unification des forces armées.

Par la suite, après les 2000 années suivantes, dans quelle situation se retrouve le monde ? Je veux faire le lien avec cette question toute simple.

On ne devrait jamais appuyer une guerre, mais les activités des gens les ont toujours suivies si l’on tient compte de l’histoire. Je sens que les Japonais d’aujourd’hui ferment les yeux sur cette réalité d’une certaine manière.

On ne pensait pas qu’un missile serait lancé sur nous pour de vrai… Nous sortons d’une longue histoire et nous sommes certainement maintenant dans une ère de paix. Mais lorsque le combat est fini, il recommence à nouveau, c’est un cycle qui se répète.

Je veux offrir dans mes dessins une réponse similaire à ‘l’homme et la guerre’, le fait qu’il y ait plusieurs manières de voir la chose.

MizunoTu aimes bien raconter différentes histoires en parallèle, n’est-ce pas ?

Dans les mangas classiques, même si on arrive généralement à deviner sans se tromper qui est le personnage principal, c’est différent pour Kingdom. Dans la scène où Qin Shi (Ei Sei) confronte son rival Lu Buwei (Ryofui) sur le grand thème ‘à quoi devrait ressembler le pays, l’avenir ?’, nous qui vivons à notre époque ne pouvons que cautionner les paroles de Lu Buwei (Ryofui). Certains d’entre nous émettent des doutes sur les paroles du personnage principal.

HaraEn effet, le personnage principal met tout en œuvre pour faire cesser la guerre, mais étant donné que plusieurs justices différentes se croisent de manière confuse, il est possible que personne ne détienne de réponse.

Bien entendu, je ne la connais pas non plus. Si quelqu’un comme moi connaissait la bonne réponse, cela ferait longtemps qu’il n’y aurait plus de guerre dans ce monde. C’est pourquoi je réfléchis à mettre en image plusieurs points de vue.

MizunoLa réponse apparaît comme un tout, c’est cela ?

Même si on ne peut pas voir la guerre directement, on a l’impression que lire ce manga peut donner matière à réfléchir.

HaraQuand le dernier tome sera sorti, on va enfin finir par comprendre et se dire « ahhh, c’est donc ça qu’il dessinait ». Je n’en suis pas encore certain, mais le fait de dessiner de longues histoires en parallèle en prenant son temps fait d’un manga une arme exceptionnelle, vous ne trouvez pas ?

Les capacités des hommes (human power) sont polies au fil du temps

HaraCela fait quelques années me semble-t-il ? Mizuno-san, on m’avait dit « Tu ne peux pas continuer comme ça. »

à ce moment, je n’avais pas compris le sens profond, mais après cela, 10 années intensives  se sont enchaînées, et quand j’ai entendu l’année suivante « on fait un break », je me suis dit “quelle énergie !”

MizunoUn jour, on prend conscience qu’il faut saisir la chance de prendre un peu de temps pour soi.

HaraC’est ce que les membres du groupe ont pensé ?

MizunoTout à fait.

Seulement, comme le fait d’arrêter a tendance à être perçu avec un sentiment négatif… mais que c’est aussi quelque chose de nécessaire, on s’inquiétait de ne pas trouver une façon subtile de le faire.

J’ai le sentiment que c’était le moment idéal pour imaginer plein de choses, s’organiser et mettre en place la pause.

HaraIl n’y avait pas de plus beau mot que “pâturage”.

MizunoYoshioka est revenue en très bonne condition.

HaraQu’est-ce que représente cette étape de se mettre au vert pendant un temps pour toi ?

MizunoJe ne sais pas ce que ça va donner par la suite, mais je pense que c’est une période nécessaire. Si l’on prend en compte la chance, comme tout ne peut pas venir d’un seul coup, si j’obtiens quelques trucs par là, peut-être qu’il y aura des trucs que je n’aurai pas ailleurs.

Quand on nous demande sans ménagement « Si tu abandonnes le groupe qui est ton pilier, que peux-tu faire tout seul ? », je pense qu’on cherche à se créer de l’expérience.

On peut peut-être se dire « Il n’y avait rien à voir », tout comme on peut revenir en se disant « Maintenant que je suis parti du ranch, je réalise ce que c’était ! ». C’est ce que je souhaite.

Si on considère le fait que nos vies sont relativement longues, on se dit qu’il vaut mieux en profiter un peu. Je ne fais pas allusion au sens du mot « amusant », ni à un sentiment d’excitation, je parle plutôt d’un sentiment du genre « aah, c’est difficile. J’ai envie de dépasser ça. »

HaraJe vois.

J’ai déjà travaillé en tant qu’employé une fois, et au bout du compte, si je n’avais pas eu cette expérience, il ne fait aucun doute que je n’aurais pas dessiné un manga comme Kingdom.

Je parle beaucoup de ‘capacités de l’homme’, mais lorsque j’étais étudiant, les miennes étaient vraiment faibles. Même dans l’hypothèse où je serais devenu un excellent mangaka à cette époque-là, je ne pense pas que j’aurais été capable de dessiner un manga demandant autant d’efforts que Kingdom. Et je n’aurais pas eu les mêmes résultats lors de la publication.

Donc, je me suis dit « ça serait bien si je pouvais faire mes débuts tout en bossant » et j’ai trouvé un boulot.

Mon travail me prenait beaucoup de temps et ce n’était même pas un manga, et il arrivait que je ne puisse pas toucher un crayon pendant une demi-année, mais mes senpais et mes supérieurs m’ont beaucoup apporté, et ça a été finalement très enrichissant.

Mais au moins deux fois au cours de l’année, j’ai eu de gros ennuis… Pendant environ deux mois, je n’avais plus du tout de mémoire. Tandis que je devais gérer de grosses  complications autour de moi, j’ai réussi à régler ces ennuis tout en étant encore protégé.

Après avoir connu une telle expérience, on en ressort endurci. J’étais sûr d’avoir les pieds sur terre. C’est là que les ‘capacités humaines’ évoluent vraiment.

Je veux continuer de créer des œuvres vivantes

 

Mizuno :Kingdom est une longue histoire, il n’y a pas un moment où tu aurais envie d’arrêter ?

HaraAu contraire. J’essaie de finir entièrement la dernière partie, même une semaine en avance.

MizunoHein ?! Qu’est-ce qu’il reste à faire après…

HaraJe m’intéresse aussi aux vidéos, il y a beaucoup d’histoires que je voudrais dessiner. Kingdom est plus long que je ne le pensais donc je ne peux pas faire d’autres choses à côté, mais c’est pendant que je dessine que je pense à ce que je voudrais faire.

MizunoCe n’est pas évident de continuer à travailler sans relâche sur une seule œuvre, mais cela devient aussi une réelle motivation pour créer de nouvelles choses. Cela peut paraître présomptueux de ma part de dire ça, mais dans un monde parfait, un créateur ne devrait se concentrer que sur une seule chose à la fois. C’est classe.

HaraMerci beaucoup. Et toi, que vas-tu faire par la suite ? ça m’intéresse beaucoup.

MizunoJe veux continuer de créer des œuvres vivantes.

Si je crée des choses semblables à des modèles miniatures et que je les vends, il y aura peut-être des gens qui les achèteront, mais je ne pense pas faire long feu en tant que créateur.

HaraC’est moche de dire ça, mais tu peux laisser tomber.

MizunoOui, tout à fait. Je n’ai pas envie de faire ça.

Que ce soit les œuvres à la mode ou celles qui restent longtemps, je pense qu’un travail reconnu dans le monde s’adapte forcément bien avec la société telle qu’elle est à cet instant.

Yû Aku a dit « J’observe avec attention notre époque comme un sociologue, et j’écris en réfléchissant à qu’est-ce qui est recherché actuellement. »

C’est à la fois difficile et amusant d’appliquer cela à une chanson, mais je veux continuer à écrire autant que je le pourrai et continuer d’être quelqu’un qui prend les choses en main.

HaraC’est la même chose pour moi. Si j’étais négligent, je pourrais me dire « C’est à peu près ça, ça ira », mais c’est hors de question d’agir ainsi. Les autres et toi avez choisi de vous mettre au vert sans plaisir. Cette capacité est vraiment impressionnante.

MizunoJe pense qu’on est très heureux en ce moment.

Ce n’est pas forcément mauvais, mais il y a plein d’autres choses auxquelles il faut penser en tant que groupe, à part créer des musiques. En ce moment, je me concentre pleinement sur la composition et l’écriture l’une après l’autre, quand il faut y aller faut y aller.

HaraQuand ça change autour de nous, notre mentalité aussi évolue.

Moi aussi, je me demande ce qu’il en sera dans 10 ans. En fonction de la situation contextuelle, il est possible que l’on ne puisse plus publier le manga.

MizunoTu veux dire par là que Kingdom est une ‘œuvre vivante’ qui a réussi à nouer un lien avec la société. C’est justement pourquoi, même si on sait déjà comment se termine le manga historiquement parlant, je pense que l’intérêt des lecteurs ne va pas disparaître et qu’il continuera d’exister jusqu’à la fin.  J’ai hâte de voir la dernière partie.

HaraSi jamais je ne pouvais pas le dessiner jusqu’à la fin, je t’appellerai et je te raconterai toute la fin de l’histoire sur mon lit de mort. (rires)

MizunoUn appel d’une telle importance pour tout le monde, je ne peux pas accepter une telle responsabilité ! (rires)

Aujourd’hui, nous avons répondu à des questions très importantes. Je te remercie infiniment.

HaraC’est à moi de te remercier, merci beaucoup.

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2 Commentaires sur "Interview : Hara Sensei & Mizuno"

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Ryo Narushima
Invité
Ryo Narushima

Merci la team

Lydia
Invité
Lydia

Merci pour votre travail, c’était un interview très intéressant. Grâcce à votre team j’ai découvert le manga Kingdom et c’est devenu mon manga préféré.